J’en ai plein le dos de mon boulot !

Jean, 44 ans, marié, deux enfants, est directeur financier chez un constructeur automobile français. Rien ne pouvait laisser soupçonner que cet homme de principes, méthodique, d’une rigueur presque scientifique pourrait être un jour submergé par la colère. La manifestation de sa rage en pleine réunion de comité de direction va lui faire comprendre que trop de charge pèse sur son dos.

Une colère sourde tapie dans l’ombre

Ce matin, le visage crispé et du plomb dans les chaussures, Jean se dirige vers sa voiture de fonction. Avant d’allumer le contact, il regarde ses mains posées sur le volant. Une routine qu’il accomplit depuis presque huit ans sans jamais se départir de son sens du devoir.

Jean est directeur financier chez un grand constructeur automobile français. Le groupe qui connaît actuellement une phase difficile dans un contexte de concurrence accrue, a enregistré une baisse importante de ses ventes au cours des six derniers mois. Il compte désormais sur le lancement de la nouvelle gamme de SUV et sur l’implantation d’une troisième usine en Asie du Sud-Est. Mais ces orientations mettent l’entreprise en ébullition, et les projets connexes pleuvent sur les bureaux avec force et empressement…

Plongé dans ses pensées, Jean tressaute sur le cuir de sa berline et démarre. Il réalise qu’il a passé plus de dix minutes sans réagir, manquant d’arriver en retard pour la réunion du comité de direction de neuf heures. Sur le bitume, il projette les scènes des entrées intempestives de son directeur général… « Jean, avez-vous pu renégocier les contrats avec notre partenaire brésilien ? Jean, j’ai besoin d’un bilan précis et détaillé de toutes les dépenses effectuées par les différentes directions. Il me le faut pour cette fin de semaine. Je compte sur vous ! Jean, pourriez-vous me faire un topo sur les nouvelles réglementations en vigueur à partir du 1er janvier ? » Il ne se passe pas un jour sans qu’il soit sollicité, dérangé, bousculé, en permanence, sans jamais espérer voir le bout du tunnel.

La douleur physique, présage de l’inconscient ?

Arrivé au parking du siège de l’entreprise, Jean se rend compte qu’il a parcouru les derniers kilomètres sans la moindre attention. En descendant de son véhicule, une douleur aigüe se propage du bas de son dos jusqu’aux orteils et lui arrache un gémissement. « Encore cette maudite sciatique, se dit-il, ça fait quinze jours que ça dure, mais il va bien falloir que ça se calme parce que je n’ai vraiment pas une minute pour courir les cabinets d’ostéopathie en ce moment. »

Il prend l’ascenseur jusqu’au deuxième étage où il croise l’assistante du directeur général. Elle le scrute de la tête aux pieds et lui lâche, glaciale, un « bonjour, Jean, on vous attend dans la salle Equinoxe. » Une bouffée de colère lui serre la gorge. Il a envie de faire demi-tour et d’envoyer promener tous ceux qui lui demandent comment il va. Il fulmine dans le couloir jusqu’à la porte de son bureau, jette sa sacoche par terre, consulte sa montre : « 8h57, pas le temps pour un café ». Il attrape ses dossiers, court vers l’ascenseur, un rictus aux lèvres.

L’explosion façon cocotte minute !

« Je me souviens avoir pris une grande inspiration avant d’entrer dans la salle mais ça n’a pas suffit à tempérer ma méchante humeur de ce matin-là, raconte Jean. Ils étaient tous là, assis, guindés dans leur costume avec toute la panoplie du bon petit soldat au garde-à-vous, prêts à dégainer leur suffisance pour un petit morceau de gratitude. » Avant de faire le rituel tour de table et d’inscrire à l’ordre du jour les différents points abordés au cours de la séance, le directeur général a annoncé la démission du directeur des opérations et la répartition des dossiers qu’il envisageait d’effectuer. Puis, il s’est adressé à Jean pour lui demander de prendre en charge un projet innovant pour le groupe dont, a priori, il était le seul à pouvoir assumer la responsabilité.

« J’ai littéralement craqué, se rappelle Jean. En une fraction de seconde, j’ai tapé du poing sur la table et me suis levé en vociférant toute ma rage. Tout mon corps était pris de spasmes avec une incroyable sensation de brûlure au niveau de mes tempes. Mes oreilles bourdonnaient. Je n’entendais plus rien. J’étais incapable de me maîtriser ! Dans ma fureur, j’ai jeté tout ce qui se trouvait devant moi d’un revers de la main et ai balancé ma chaise contre le mur. Tous me regardaient d’un air ébahi, comme figés. J’ai dû certainement les effrayer, moi qui suis d’ordinaire si discret, introverti et plutôt affable. Mais là c’en était trop ! Je travaille déjà plus de dix heures par jour ! Je suis disponible, non-stop… le soir, le weekend, les vacances ! Alors je suis sorti de la salle en claquant la porte, et avec une envie de vomir insoutenable. Du dégoût et de la rancœur, voilà ce que j’avais, après tout ce que j’ai donné sans jamais rien réclamer en retour ! Mon mal de dos qui s’était mis en sourdine s’est rappelé à mon bon souvenir dès lors que j’ai recouvré mes esprits. J’avais la sensation d’être paralysé au niveau de ma jambe droite … »

Après la tempête, une éclaircie

Après l’orage, il demeure toujours une pointe d’amertume avec le sentiment que l’on aurait pu gérer la situation autrement. Jean se sent coupable. Coupable de constater qu’il n’arrive plus à faire son travail avec la rigueur et l’exigence requises à sa fonction, coupable de ne pas trouver de solution satisfaisante à sa démotivation et coupable de n’avoir su anticiper cette crise. De plus, sa hiérarchie semble totalement hermétique aux différents signaux qu’il lui a lancés. Jean a tenté à plusieurs reprises d’alerter le directeur général mais celui-ci, s’est montré hermétique, très distant. « Et pour être tout à fait franc, je pense même qu’il évite le sujet pour ne pas avoir à s’en occuper. »

Il se sent vidé, blasé et désemparé, après tant de nuits blanches. Jean se demande comment il va pouvoir rentrer chez lui maintenant, et surtout, comment il va réussir à parler de cela à sa femme et à ses enfants... Arrêté à un feu rouge, il se souvient de l’échange qu’il a eu avec son ami d’enfance. Jean lui avait vaguement exprimé sa grande lassitude face au poids croissant des responsabilités et de sa charge de travail. Son ami lui avait alors remis la carte de visite du coach de Nouveau Souffle. En la récupérant dans la boîte à gants, il se dit qu’il est grand temps de mettre ses bons vieux principes au placard pour s’oxygéner l’esprit et prendre du recul.

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